Campuses
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Les organisations qui ont fabriqué de la certitude en conserve, en boite, en plateforme sont aussi celles qui ont massifié et amplifié la diffusion du Covid-19, d’après le professeur Sylvain Bureau, directeur scientifique de l'Institut Jean-Baptiste Say, dans cette tribune inspirée de son article publié dans le numéro 4 de la série spéciale Coronam publiée par Le Libellio d'Aegis.
Mise en scène par Andy Warhol dans ses sérigraphies, la bouteille de Coca-Cola symbolise la puissance d’un modèle de société. Son projet : produire de la certitude. Partout sur la planète, le Coca-Cola offre un standard reproductible à l’infini, un goût, une couleur, une saveur et une forme invariables. Cette certitude, consommée à raison d’1,9 milliards d’unités chaque jour dans plus de 200 pays, est indifférente aux cultures. Bien au-delà du Coca, cette production et cette consommation de la certitude s’est massifiée. Du transport à l’éducation, du e-commerce à la culture, du tourisme à la santé, la certitude est devenue addictive. Elle nous rassure, nous divertit.
Aujourd’hui, cette société de la certitude packagée, sous-vide, en boite, en plateforme se perd dans ses excès. Déjà en 1935, Paul Valéry décrivait cet « abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d'excitants (…) Toute vie actuelle est inséparable de ces abus ». Qu’aurait-il dit aujourd’hui ? Peut-être qu’avec la pandémie, cette certitude devrait être dépassée. Les scientifiques, les politiques, les dirigeants constatent la violence de l’inconnu. Comment la pandémie va-t-elle évoluer ? On ne sait pas. Comment l’économie peut-elle redémarrer ? On ne sait pas. Est-ce que les extrémismes politiques vont en profiter ? On ne sait pas. Plus grave, on ne sait même pas ce que l’on ne sait pas ! Devant cette incertitude absolue, l’option la plus rassurante consiste à faire plus de ce que l’on faisait avant : fabriquer toujours et encore de la certitude. On surveille plus, on contrôle plus et on subventionne comme jamais les systèmes productifs passés. Le problème : depuis le rapport Meadows de 1972, on sait que le modèle économique actuel produira l’effondrement de notre monde. La société de la certitude est certaine de sa perte, et pourtant, rien ou presque ne change. Alors que faire ?
Et si l’on se tournait un peu plus vers l’art ? Les artistes ont l’habitude de jouer avec l’inconnu. Les plus grands d’entre eux nous offrent, non pas de la certitude, mais des œuvres littéralement improbables. Les premières toiles impressionnistes ou cubistes, les premiers Ready Made étaient invraisemblables, inattendus, surprenants. Ils ne respectaient en rien les codes de leur époque. Ils n’offraient pas tant un progrès qu’une autre manière de penser. Ils venaient prolonger l’histoire de l’art en la réinventant. Dans ces cas-là, l’improbable c’est le scandale : il fait peur et attaque des positions établies. Et puis, on finit par l’apprécier et de nouveaux critères de jugement du beau, du sacré, du vrai s’imposent.
Cette fabrique de l’improbable propre aux mondes de l’art, nous l’avons rendue accessible pour les non-artistes. Depuis 10 ans, nous animons avec le Collectif Art Thinking des séminaires Improbables. Durant 3 jours, des étudiants, des entrepreneurs ou des dirigeants se retrouvent en situation de crise : ils doivent créer une œuvre qui questionne leurs croyances. L’ambition est grande tant la majorité des participants ne maitrise aucune pratique artistique. Pour réussir ce défi, nous avons conçu une méthode agile : l’Art Thinking. Elle permet, en très peu de temps, de créer de l’improbable avec certitude. Autrement dit, en suivant la méthode, vous êtes certain de créer une œuvre inédite qui questionne les statu quo. Le plus étonnant c’est que cela fonctionne !
De Paris à Berlin, de Tokyo à Oulu, de Los Angeles à Erevan, l’Art Thinking se diffuse. D’élèves en école de commerce aux cadres de grands groupes, d’ingénieurs de Stanford aux entrepreneurs d’HEC Montréal, les participants se transforment. Ils adoptent de nouvelles postures. Ils épousent le rôle de l’artiste qui critique, ressent, s’exprime. Ils fabriquent des œuvres qui nous percutent et aident à penser d’autres possibles comme cette Fontaine marseillaise créée en 2018 qui détourne l’œuvre de Marcel Duchamp. Un simple toilette peint en jaune à l’effigie de la marque Ricard. Le soir du vernissage vous pouviez vous servir en eau dans la cuvette pour déguster la célèbre boisson anisée. Une mauvaise blague ? Malheureusement non. A chaque fois que vous appuyez sur votre chasse d’eau vous déversez de l’eau potable… L’œuvre révèle, par la dérision, l’absurdité d’une France qui vit chaque année des sécheresses et qui gaspille des litres d’eau potable dans ses WC. D’autres œuvres sont quant à elles prémonitoires : en 2012 une équipe propose Giles et John (prononcer gilet jaune) pour évoquer la possibilité de retisser du lien social en détournant un simple gilet jaune ; en 2013, une œuvre met en scène, avec une pierre tombale, le principe du crédit social devenu depuis la norme en Chine (découvrez ces œuvres sur : https://www.instagram.com/art_thinking_collective/).
Depuis la crise du Covid-19, l’improbable subversif abonde. Les villes transforment des rues entières en pistes cyclables. Des restaurants à Vilnius utilisent des mannequins pour assurer les distances de sécurité. Une entreprise, Merci Raymond, redonne vie aux plantes abandonnées pendant le confinement. La Maif a versé 100 millions d’Euros à ses assurés car elle n’a pas dépensé cet argent pour des accidents de la route qui n’ont pas eu lieu…
Anecdotique ou mouvement de fond, l’improbable est une utopie au présent, une radicalité qui façonne des réalités inédites. Bruno Latour ou Edgar Morin nous en parlent depuis des années. La crise actuelle nous force à les écouter. L’humanité a toujours su se réinventer. Elle ne s’enferme jamais dans ses certitudes pour l’éternité. Pour dépasser les impasses du moment, les pouvoirs publics, les syndicats, les associations et les entreprises ont un rôle déterminant dans cette production de l’improbable. L’Art Thinking offre une méthode de travail pour contribuer, sans certitude, à cette démarche d’exploration ; pour esquisser une vie nouvelle, encore improbable.
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