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« Les organisations qui ont fabriqué de la certitude en conserve, en boite, en plateforme sont aussi celles qui ont massifié et amplifié la diffusion du Covid-19 », écrit le Professeur Sylvain Bureau (Directeur Scientifique de l'Institut Jean-Baptiste Say) dans le numéro 4 de la série spéciale Coronam publiée par Le Libellio d'Aegis.

« L’esprit humain pourra-t-il surmonter ce que l’esprit humain a fait ? »
Paul Valéry

Mis en scène par Andy Warhol dans ses fameuses sérigraphies, la bouteille de Coca-Cola symbolise la puissance d’un modèle de société. Son projet : produire de la certitude. Partout sur la planète, au-delà des climats et des cultures, le Coca-Cola offre un standard reproductible à l’infini, un goût, une couleur, une saveur et un packaging invariables. Aucune erreur, aucun changement, aucune variation au regard d’un standard de production dont on est certain qu’il sera respecté. Cette certitude, consommée à raison de 1,9 milliards d’unités chaque jour dans plus de 200 pays, est indifférente aux cultures et aux territoires.
Cette fabrication de la certitude s’est répandue dans de multiples sphères de la vie. Des sites de production aux réseaux de distribution, la taylorisation et la bureaucratisation ont façonné ces univers du certain. Warhol présente, avec ces natures mortes de la modernité, comment la massification du certain s’est déployée pour les biens matériels et culturels. On se souvient de ses Elvis Presley et de ses Marylin Monroe. On se souvient peut-être moins de ses sérigraphies de voitures accidentées (Green Car Crash ou Silver Car Crash en 1963) ou de chaises électriques (Big Electric Chair, 1967). Warhol nous invite à penser, derrière cette répétition à l’infini des cultes de la consommation, l’ennui puis la mort. À force de vitesse et de certitude, l’homme façonne le monde en pensant le maîtriser.
Le progrès scientifique et technique a contribué à ce fantasme. Le succès de l’Intelligence Artificielle illustre encore un peu plus ce fantasme de la mesure de tout pour le contrôle de tout. De multiples secteurs sont concernés : de l’agriculture aux services en passant par l’industrie. La certitude se fait alors double. Elle est une certitude objectivable par l’appareil statistique et modélisateur qui contribue à la connaissance. Et elle est aussi une certitude subjectivée : chacun s’engage dans la course aux lois de la probabilité avec la conviction que c’est là que se situe la maîtrise du monde. Cette Intelligence Artificielle donne alors vie au mythe du xixe siècle de la rationalisation de tout « en toutes choses vous devez vous régler, vous laisser diriger par les faits » comme le décrivait si bien Charles Dickens dans son roman Temps difficile (1854) où il critiquait déjà ce réductionnisme de l’humain.
Un monde parfaitement incertain serait certes invivable. L’humain a besoin d’avoir des éléments acquis, stables, connus pour faire sens et subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Il doit posséder une certaine maîtrise de son milieu pour y évoluer. Mais que devient le monde quand cette certitude est toujours plus repoussée, uniformisée et massifiée ? Que devient notre humanité quand la certitude est définie par un standard universel appliqué à toute chose ? en passant par l’industrie. La certitude se fait alors double. Elle est une certitude objectivable par l’appareil statistique et modélisateur qui contribue à la connaissance. Et elle est aussi une certitude subjectivée : chacun s’engage dans la course aux lois de la probabilité avec la conviction que c’est là que se situe la maîtrise du monde. Cette Intelligence Artificielle donne alors vie au mythe du xixe siècle de la rationalisation de tout « en toutes choses vous devez vous régler, vous laisser diriger par les faits » comme le décrivait si bien Charles Dickens dans son roman Temps difficile (1854) où il critiquait déjà ce réductionnisme de l’humain. Un monde parfaitement incertain serait certes invivable. L’humain a besoin d’avoir des éléments acquis, stables, connus pour faire sens et subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Il doit posséder une certaine maîtrise de son milieu pour y évoluer. Mais que devient le monde quand cette certitude est toujours plus repoussée, uniformisée et massifiée ? Que devient notre humanité quand la certitude est définie par un standard universel appliqué à toute chose ?

De l’exploitation de la certitude à la certitude de l’exploitation

« Cela suffirait sans doute si la raison était raisonnable. »
Blaise Pascal

La course à la certitude n’est pas le fait d’une lubie de quelques dirigeants mal intentionnés ou à l’hybris démesurée. La quête perpétuelle de la certitude est le fondement même du modèle économique moderne. Pour survivre et prospérer, les organisations exploitent leurs modèles d’affaires historiques pour réaliser du profit et elles doivent aussi explorer de nouveaux modèles d’activités pour faire face à des ruptures concurrentielles, technologiques ou sociétales (March, 1991). L’exploration répond à des problématiques différentes de celles de l’exploitation : court terme versus long terme, optimisation versus création, succès élevé versus échec élevé (March, 2008). L’exploitation perfectionne les processus et les produits existants. Il s’agit d’optimiser les routines en place, d’améliorer toujours plus ce qui est pour diminuer les coûts, améliorer les rendements et les profits. On apprend de ses erreurs pour atteindre l’optimal. On s’appuie sur des certifications, des normalisations qui doivent évincer tout aléa, tout imprévu. L’exploration, quant à elle, vise à créer des offres radicalement nouvelles et à expérimenter. Elle produit le plus souvent de l’improbable, c’est-à-dire des événements peu prédictibles, voire invraisemblables.
Tout le paradoxe de cette société de la certitude est là : fabriquer de la certitude par l’exploitation, perturber cette certitude par l’exploration. Cette dynamique schumpeterienne est déterminante. Elle régule l’entropie du système qui doit être régénéré en permanence par le désordre pour qu’il puisse se maintenir. Fait plus récent dans l’histoire de ce drôle de jeu économique, l’exploration peut désormais être exploitée. L’exploration peut elle aussi être gérée avec une logique industrielle qui garantit, avec certitude, son succès. Autrement dit, quand le xxe siècle se caractérisait par la massification de l’exploitation, le xxie siècle se caractérise par une exploitation de l’exploration. Cette exploitation de l’exploration s’organise à la fois dans le domaine productif, de la consommation et du non-marchand.
Dans le domaine productif, la Silicon Valley est l’emblème parfait de cette nouvelle exploitation de l’exploration. Au-delà de cas emblématiques comme Facebook et AirBNB, les licornes (entreprises non cotées valorisées à plus d’un milliard de dollars et qui ont moins de dix ans) occasionnent depuis des années des ruptures peu prédictibles et souvent inédites sur les marchés. Cette fabrique n’est pas artisanale comme l’était la Factory de Warhol, elle est devenue industrielle car elle garantit avec certitude la création d’entreprises qui vont venir perturber les dynamiques concurrentielles sur les marchés. Ces entreprises connaissent un développement sans précédent : on comptait ainsi près de 1500 startups ayant levé plus de 15 millions de dollars aux États- Unis en 2014 et 2015. Dans le même temps, l’espérance de vie moyenne des entreprises cotées au S&P500 est passée de 67 ans dans les années 1920, à 20 ans en 1990 et possiblement à 14 ans d’ici 2026. Cette production de l’improbable est parfaitement maîtrisée et standardisée. La preuve en est la réplication du modèle partout dans le monde. Les incubateurs et autres accélérateurs sont ainsi les facettes visibles de cette industrie qui s’appuie également sur des talents formés dans les meilleures universités mondiales, l’avancée de la science, les infrastructures publiques, et des financements massifs.
On assiste alors à une étrange alchimie où le système de production centré sur la fabrication du certain se trouve complété par une usine de l’improbable. Comme si, pour ne pas s’ennuyer, pour ne pas mourir d’ennui, la certitude s’était accélérée et complexifiée. Comme s’il fallait garantir du certain tout en offrant des possibilités de se perdre et d’expérimenter. D’un côté le « monde Coca-Cola », de l’autre le « monde startups ». Dans le premier modèle les entreprises se concentrent sur la création d’une offre calibrée, standardisée, stable dans le temps et diffusée dans le monde entier avec un taux de qualité proche de 100 %. Dans le second modèle, il faut réinventer en permanence l’offre. Il ne s’agit pas tant d’améliorer à la marge l’existant que de proposer de nouvelles solutions qui apparaissent dans un premier temps invraisemblables et peu crédibles. Dans ce nouveau système de production, le taux d’échec est très élevé. Au sein de la Silicon Valley et de ses équivalents, 80 % à 90 % des entreprises nouvellement créées pour « disrupter » les marchés finissent par échouer dans les cinq ans. Par contre, celles qui se maintiennent connaissent parfois des réussites inédites dans l’histoire économique tant la diffusion est massive et rapide. À titre d’exemple, Blablacar, créée en 2006, transporte plus de voyageurs chaque jour que l’ensemble du réseau ferré américain Amtrack qui a pourtant mis des dizaines d’années pour s’établir. Pour éviter l’obsolescence rapide et ne pas subir le même sort que Kodak ou Polaroid, les grandes entreprises établies se lancent alors elles aussi dans cette fabrique industrielle de l’improbable.
L’exploitation de l’exploration touche aussi le non-marchand. Cette dynamique passe par deux canaux principaux : la marchandisation du non-marchand d’une part et le développement du spectaculaire d’autre part. Concernant la première dynamique, on peut noter que de très nombreuses activités qui étaient de l’ordre du domestique et de l’intime se sont vues intégrées à la sphère marchande. De l’alimentaire aux relations amoureuses en passant par les réseaux sociaux, l’étendue des pratiques très personnelles désormais prises en charge par le marchand est impressionnante. On commande sur Deliveroo ou Ubereats, on se fait loueur de son appartement avec AirBNB ou de son véhicule avec Getaround. À chaque fois, ces activités n’étaient pas gérées selon des normes, des standards, des processus pré-définis et optimisés. Sans doute étaient-elles en partie déterminées socialement (Bourdieu, 1979) mais elles restaient malgré tout plus ouvertes, incertaines, changeantes, uniques et fragiles que celles définies par des stratégies marketing d’entreprises. Quand je cuisine avec ma fille, le standard est modeste au regard d’une commande d’un repas auprès d’un acteur de la livraison à domicile. L’improbable d’une recette faite maison s’efface au profit du standard culinaire. La variété territoriale et culturelle recule également au profit d’un modèle gastronomique optimisé sur des territoires toujours plus étendus. Cette marchandisation contribue là encore à la fabrique de la certitude et apporte ses effets néfastes. Si l’on considère simplement l’alimentaire, il est question d’obésité, de diabète ou encore de la disparition des cultures culinaires qu’il faut désormais patrimonialiser pour en conserver quelques traces...
Cette marchandisation s’accompagne de la mise au travail de l’individu devenu consommateur. Mais il ne suffit pas qu’il consomme, il faut qu’il soit intégré à la chaîne de production pour rendre le service à la fois plus économique à produire et plus pertinent sur le plan marketing. Ce travail des consommateurs (Dujarier, 2008) prend alors une place clef dans la fabrique de la certitude : d’Instagram à Facebook, notre consommation contribue à la production optimisée. Chacune de nos actions devient déterminante pour l’existence même du service. Si personne ne contribue sur les réseaux sociaux, le service ne peut être produit. De la même façon, il faut que des millions d’individus fassent des requêtes pertinentes sur Google pour que les publicitaires achètent des espaces auprès de ce géant du numérique. La gratuité, loin de faire reculer le marchand, transforme le particulier en consommateur producteur : il produit le service en le consommant. Ces pratiques sont structurées sur les plateformes grâce à des interfaces utilisateurs qui cadrent ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Les usages déviants et nonprévus restent possibles mais ils sont très limités. On consomme selon des cahiers des charges de concepteurs qui vont mesurer finement nos réactions aux couleurs, aux mots, aux images. Des analyses statistiques avancées permettent alors d’optimiser le site pour rendre l’usage plus fréquent, intense, lucratif. Ce design de la dépendance est le dernier levier de la fabrique de la certitude. Les données permettent de prédire nos comportements potentiels, non pas tant nos envies ou désirs, que pour agir sur nos stimuli psycho-cognitifs et développer de l’addiction. Quoi de mieux qu’une dépendance pour être en mesure de prédire, de contrôler et de maîtriser l’avenir ? Le dépendant en demande toujours plus : c’est une certitude. Le téléphone portable est l’emblème de cette nouvelle norme de la dépendance. Chacun est certain d’utiliser son téléphone chaque jour et de l’utiliser toujours plus au fur et à mesure que les services s’étendent et deviennent addictifs.
Ce phénomène de l’addiction existe également dans des sphères plus intimes. Pour comprendre cette incursion dans des activités très personnelles, il nous est utile d’appréhender le concept d’onirogénéité. Ce terme peut se définir comme la capacité de faire rêver l’autre (Schlesser, 2019). Cette pratique a pris naissance dans les mondes de l’art au début du xviiie siècle, quand la notion même d’intimité a émergé (op. cit., 2019). Depuis, cette fabrique du rêve, propre à de nombreux champs artistiques, s’est vue détournée par le capitalisme pour vendre du rêve standardisé. De Disney à Netflix, le rêve est industrialisé dans sa production et sa consommation. Quand le succès d’une école artistique était de l’ordre du mystère, quand la production d’une oeuvre relevait souvent de l’improbable, l’industrie du spectacle optimise et maîtrise les risques de succès et d’échecs. Quand les jeux d’enfants étaient innombrables de surprises et de création, le dessin animé sur une plateforme de « streaming » est parfaitement formaté et induit un comportement nettement moins actif. Quand la rencontre amoureuse se fait sur Tinder, elle se transforme en une série d’expérimentations (Berlinski & Mouritsen, 2020) qui fabriquent de la dépendance à une plateforme.
Cette vie, soumise à des pratiques économiques, se fait alors faussement active tant elle est manipulée par les artefacts gestionnaires. Le rêve prend simplement l’image des « apparences » fabriquées par la société du spectacle (Debord, 1971). Cette société s’est d’ailleurs tellement massifiée et étendue qu’elle est devenue une puissante industrie de la certitude dans le champ social. Certes le jeu, le ludique, l’aléatoire et le choix restent présents mais ils sont largement manipulés pour assurer l’engagement et la dépendance de chacun de nous.
Finalement, ce management de la certitude ne s’arrête jamais au seul monde du management. Il s’invite et se diffuse dans toutes les sphères sociales, y compris les plus intimes. Il faut entreprendre sa vie, gérer ses enfants, et faire appel à des « coachs » pour piloter sa carrière. Là encore, il est recommandé d’introduire des méthodes pour garantir les plus hauts standards de vie, de bonheur, de reconnaissance, de performance. Mais cette société de la certitude se perd dans ses excès, ses abus :

[...] abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d’excitants... Abus de fréquence dans les impressions ; abus de diversité ; abus de résonance ; abus de facilités ; abus de merveilles ; abus de ces prodigieux moyens de déclenchement, par l’artifice desquels d’immenses effets sont mis sous le doigt d’un enfant. Toute vie actuelle est inséparable de ces abus. (Valéry, 2019/1935)

Voilà comment Paul Valéry décrivait son monde en 1935. Qu’auraitil dit aujourd’hui ? Peut-être tous ces abus sont-ils aussi à l’origine de cette pandémie qui bouscule nos certitudes en cette année 2020.
Le Covid-19 est loin d’être un phénomène purement naturel ; le virus s’est invité dans nos sociétés pour trois raisons principales : une attaque systématique par les humains de la nature qui restait encore à l’état sauvage, une consommation excessive des ressources de cette nature, en particulier animales, et un réseau de circulation humaine si vaste et si dense qu’il offre des modalités de transport inédit pour un virus. Les organisations qui ont fabriqué de la certitude en conserve, en boîte, en plate-forme sont aussi celles qui ont massifié et amplifié la diffusion du Covid-19. Notre abus de certitude produit alors son contraire : de l’improbable. Cet improbable tue et sauve des vies. Il tue car la pandémie fait des milliers de morts partout sur la planète mais il sauve également des vies car il nous épargne de nouveaux abus de production et de consommation. Prenons le seul cas de l’automobile : moins de circulation c’est aussi moins d’accidents et de pollution, c’est donc moins de décès sur les routes et de victimes de problèmes respiratoires. Ce décompte morbide révèle ce que cette société de la certitude globalisée produit.

Risque, incertitude et improbable : les trois maux de la pandémie.

« Le mauvais usage de la prospérité est souvent la vraie cause de nos plus grandes adversités. »
Daniel Defoe

La société de la certitude se construit en transformant tout ce qu’elle peut en probabilités. L’idéal consisterait à s’approcher d’un événement certain, mais elle se contente parfaitement de probabilité plus faible, tant que ce calcul des occurrences possibles lui assure la rentabilité. Tout l’enjeu est de basculer d’un contexte où l’on ne sait pas ce que l’on ne sait pas – définition de l’incertitude au sens de Franck Knight (1921) – à un contexte où l’on connait les états possibles du monde et où l’on peut calculer la probabilité d’occurrences de chacun de ces états. La mise en équation du monde est le sous-bassement de la société de la certitude. Cette mécanique s’est déployée dans les univers marchands où des entreprises comme Amazon et Alibaba sont les nouveaux emblèmes de cette maîtrise du risque. Depuis quelques années, elles se sont également invitées dans des secteurs comme l’éducation ou la santé. L’hôpital est devenu une fabrique à mesurer les risques selon des logiques médicales mais aussi et surtout économiques. Les protocoles sont formalisés et diffusés, les normes et autres standards s’imposent partout. Les hôpitaux étaient des bureaucraties professionnelles au sens de Mintzberg (1979), c’est-à-dire des organisations où le corps médical (les professionnels) était l’acteur central du système quant à l’allocation des ressources et des choix stratégiques. Avec les réformes successives, ils sont devenues des entreprises mécanistes où les technocrates sont aux commandes. C’est eux qui imposent les normes, les règles, les pratiques, et la culture des collectifs. Il faut mesurer pour optimiser et rentabiliser. Prise isolément, chaque réduction des coûts n’avait pas d’incidence grave sur le système de santé et était même le signe de gains d’efficacité mais dès que l’on sort de l’optimalité locale, dès que l’on appréhende le long terme, l’exploitation toujours accrue du système le fragilise grandement. Aux États-Unis, selon l’OCDE, le nombre de lits pour 1 000 habitants était de 7,9 en 1970 contre 2,8 en 2016. En Italie, selon l’OMS, le nombre de lits réservés aux « cas sérieux » pour 100 000 habitants en 1980 était de 922 contre 275 à la fin 2019.
Le cas du risque pandémique est un bon exemple de la victoire de cette approche. De nombreux épidémiologistes, historiens ou de simples leaders d’opinion (Bill Gates) avaient prédit la forte probabilité de voir une pandémie survenir de notre vivant, quand ce ne sont pas des cinéastes ou des romanciers(on peut notamment citer un rapport de la CIA). Ils ont été écoutés et la machine à fabriquer de la certitude s’est mise en branle à force de rapports et autres plans pour gérer la crise sanitaire à venir. En 2007 était par exemple créé en France l’EPRUS afin de gérer les réserves sanitaires pour faire face à toute épidémie. Les préparatifs prudentiels mis en place au moment de la grippe H1N1 illustrent parfaitement cette démarche. Et puis rien n’est venu, pas de diffusion massive de l’épidémie. Alors, ils ont fait les comptes et ont considéré que ce risque devenait trop faible au regard des coûts à porter en termes d’infrastructures hospitalières et de matériel médical. Ce basculement s’est fondé sur un principe rationnel pour la logique économique. Quelques chiffres illustratifs : en 2010, le stock stratégique détenu par l’EPRUS équivalait à une valeur de près d’un milliard d’euros contre moins de la moitié 5 ans plus tard ; quand il y avait 5 700 lits en réanimation en 2009, ils sont tombés à 3 600 en 2012. Que des médecins ou des chercheurs s’en soient désolés n’y changea rien.
Ce qui était un risque mesurable et maîtrisable est devenu incontrôlable. Si le parc de lits installés équivalait à celui des années 1980, si le stock de masques était identique à celui mis en place sous la ministre de la santé Roselyne Bachelot, si des usines pharmaceutiques implantées sur le territoire national pouvaient produire des masques, des composants nécessaires au dépistage du Covid-19 ou des respirateurs (les dernières usines à fabriquer des masques chirurgicaux et des bouteilles d’oxygène à usage médical ont fermé en 2018), la capacité à maintenir sous contrôle l’épidémie serait tout autre. Notre excès de confiance et l’aveuglement pour la logique de l’exploitation économique a transformé le risque en incertitude. On ne sait pas combien de temps pourrait durer la pandémie, personne ne peut prétendre connaître les effets économiques, financiers et encore moins sociaux et politiques du Covid-19. L’incertitude est totale.

Quand la société de la certitude produit la certitude de sa propre Fin

« Dans tous les asiles il est tant de fous possédés par tant de certitudes ! »
Fernando Pessoa

Les sociétés qui restent dans l’histoire ont souvent cherché à contrôler ce qu’il advient après la mort. Des pharaons d’Égypte qui conservaient leur corps et leur effigie pour toucher à l’éternel, à l’empereur Qin Shi Huangdi et son armée de terre cuite (vers 210 av. J.-C.), la volonté d’exister après la mort est une banalité historique. La société de la certitude s’invite également dans l’au-delà. Pas tant par l’allongement de la vie qu’elle permet par le progrès scientifique, mais bien plutôt par une certitude de sa perte. La société de la certitude se sait perdue. Elle prévoit même sa fin. Le changement climatique ou la disparition des espèces animales ne sont pas des faits nouveaux. Ils sont connus et décrits par les scientifiques depuis plus de cinquante années. Pourtant la trajectoire reste la même. Depuis le fameux rapport Meadows en 1972, on modélise l’effondrement. La société de la certitude le sait, le prévoit, le mesure et pourtant la dynamique de destruction de nos milieux de vie semble inexorable. Comme si la société de la certitude ne pouvait assumer l’inconnu de la remise en cause de ses fondements. Comme si elle devait aller au bout de sa logique, de son raisonnement et maîtriser la fin de son histoire, quitte à disparaître complètement.

Un nouvel improbable pour survivre à la société de la certitude ?

« Le probable aujourd’hui, c’est que la course folle dans laquelle est entraînée notre planète (…) mène à des catastrophes en chaîne. Faut-il en conclure qu’il n’y a plus d’espoir ?
Le probable n’est pas le certain et avec mes faibles forces j’oeuvre pour l’improbable. »
Edgar Morin, 2011.

Nous partageons cette exigence de l’improbable dont parle Edgar Morin mais il nous faut le spécifier. L’improbable est une situation peu vraisemblable et très difficile à prévoir qui prend trois formes principales : l’improbable conformiste, pathologique et subversif.
L’improbable quand il est produit par la société de la certitude (comme dans le cas de la Silicon Valley) renforce le modèle initial, il se fait conformiste. Cet improbable-là est créateur de valeur économique, il produit de l’entropie et nourrit la société de la certitude. Cependant, cela entretient aussi la crise écologique et l’accroissement des inégalités sociales et de revenu. Il ne saurait être une issue pérenne et souhaitable en l’état.
L’improbable quand il est symptomatique des maux de la société de la certitude produit une déstabilisation, un état de crise. Alors tous les invariants de notre monde s’ébrèchent. Les attentats du 11 septembre en 2001 fragilisent l’ordre mondial américain. La crise financière de 2008 bouscule les États providences. Les élections de Trump, le Brexit ou encore le mouvement des Gilets Jaunes perturbent les démocraties libérales. À chaque fois, cet improbable pathologique s’invite dans la société de la certitude. L’Amérique était certaine de sa toute-puissance depuis l’effondrement soviétique. La finance était certaine de son génie et de son bon droit. Les démocraties étaient certaines que l’alternance gauche-droite aux élections suffirait à contenter la population. En réalité, toutes ces crises sont les symptômes des défaillances de la société de la certitude. Ils n’offrent pas de solution mais un choc, potentiellement créateur d’une prise de conscience mobilisatrice.
La forme et les réactions à la pandémie de Covid-19 sont une parfaite illustration de cet improbable pathologique qui pourrait nous servir de levier pour agir et dépasser les contradictions de la société de la certitude. C’est tout le sens de l’appel lancé par Bruno Latour dans une tribune rédigée à la fin du mois de mars 2020. Quand le système se fragilise, les approches critiques et alternatives gagnent de l’attention car chacun cherche une voie curative en dehors des traditionnelles solutions devenues non opérantes, obsolètes, dénigrées (Cattani, Ferriani & Lanza, 2017). Lors de ces crises, on peut alors nourrir l’espoir d’un improbable subversif : une situation peu vraisemblable qui produit une remise en question du système et un potentiel dépassement. La Révolution française contribue à façonner Napoléon, tout comme la déroute de l’armée française en 1940 à propulser le Général de Gaulle. À chacune de ces crises majeures, au-delà de la figure héroïque mythifiée, un nouveau paradigme militaire, social, politique se fabrique. Loin d’être planifié et prédit, il émerge de façon improbable.
Les exemples militaires ont leur intérêt mais il est aussi très instructif de considérer le champ de l’art où l’improbable subversif est une pratique régulière, presque banale (Bureau & Zander, 2014). On pourra, à titre pédagogique, distinguer deux maîtres : Manet et Courbet. Si les deux artistes ont marqué leur époque tant leurs oeuvres ont suscité la réprobation de la critique et contribué à initier une révolution symbolique (Bourdieu, 2013), les démarches de Manet et Courbet sont bien différentes (Bismuth, 2002). Manet souhaite prolonger la prouesse des anciens tout en les réinventant, et se défend d’être un révolutionnaire (Gombrich, 2006/1950, p. 391). Courbet, quant à lui, pense sa peinture comme un art activiste qui peut transformer le social. Il se rapproche de Proudhon et met en avant le « petit peuple » laissé pour compte. Dans son célèbre tableau l’Enterrement à Ornans, il bouscule les codes de la peinture pour demander implicitement « l’enterrement du romantisme » (Zahar, 1952, p. 76) et défendre le réalisme.
Ne faudrait-il pas se faire peintre de l’improbable et enterrer cette société de la certitude ? Que nos motivations soient révolutionnaires comme celles de Courbet, ou d’une simple recherche créative comme celles de Manet, il nous faut oeuvrer pour un improbable qui nous ouvre vers une société qui doute, qui respecte l’incertitude, qui redécouvre la fragilité et l’humilité. Pour ce faire, il faut mêler discours et actions, l’un doit aller avec l’autre (Dumez, 2018). Ces discours et ces actions ne sauraient avoir d’objectif défini en amont. Bien au contraire, au départ, ils seront flous, hésitants, perturbants, sans certitude. À la manière d’un poète comme Charles Baudelaire, il nous faut « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »

Références
Berlinski Elise & Mouritsen Jan (2020) Infrastructures of Experimentation:
Intimacy at the Time of the Algorithms
, Working paper.
Bismuth Serge (2002) Manet et Mallarmé : vers un art improbable, Paris,
Harmattan.
Bourdieu Pierre (1979) La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les
Éditions de Minuit.
Bourdieu Pierre (2013) Manet : une révolution symbolique. Cours au Collège de
France
, 1998-2000, suivis d’un manuscrit inachevé, Paris, Le Seuil.
Bureau Sylvain & Zander Ivo (2014) “Entrepreneurship as an Art of Subversion”,
Scandinavian Journal of Management, vol. 30, n° 1, pp. 124‑133.
Cattani Gino, Ferriani Simone & Lanza Andrea (2017) “Deconstructing the
Outsider Puzzle: The Legitimation Journey of Novelty”, Organization
Science
, vol. 28, n° 6, pp. 965-992.
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Dujarier Marie-Anne (2008) Le travail du consommateur. De McDo à eBay,
comment nous coproduisons ce que nous achetons ?
, Paris, La Découverte.
Dumez Hervé (2018) “How to Think Novelty. The Role of Metaphor as a
Discourse and a Practice of Innovation”, Le Libellio d’Aegis, vol. 14, n° 3,
pp. 43-55.
Gombrich Ernst Heinrich (2006/1950) Histoire de l’art, Vienne, Phaidon.
Knight Franck (1921) Risk, Uncertainty, and Profit, Boston (MA), Houghton
Mifflin Company.
March James G. (1991) “Exploration and Exploitation in Organizational
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March James (2008) Explorations in Organizations, Stanford, Stanford
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Mintzberg Henry (1979) The Structuring of Organizations, Englewood Cliffs
(NJ), Prentice-Hall.
Schlesser Thomas (2019) Faire rêver. De l’art des Lumières au cauchemar
publicitaire
, Paris, Gallimard.
Valéry Paul (2019/1935) Le bilan de l’intelligence, Paris, Allia.
Zahar Marcel (1952) Courbet, Genève, Pierre Cailler.
 

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